Appel
Date limite de soumission : mercredi 30 septembre 2026
Ce numéro de la revue Archipélies entend participer au grand chantier de l’histoire des sciences humaines et sociales en Haïti en se focalisant sur la géographie au XIXe siècle. Le souci de produire et de transmettre des savoirs sur l’espace géographique est manifeste pendant toute cette période. Il est repérable dans des publications autres que les manuels, par exemple dans des récits de voyage à travers le pays, écrits par des Haïtien.nes et des étrangers. L’impératif d’une bonne connaissance du territoire se révèle aussi et surtout dans les initiatives prises par les pouvoirs publics. L’espace constitue un enjeu pour la société postcoloniale et post-esclavagiste qui se construit. Il est au cœur de la mise en place de l’État et de son administration, de la définition et de l’autodéfinition des groupes sociaux, de la construction des rapports de pouvoir et de la différenciation sociale, de l’organisation du travail et de la production des biens, des richesses, ainsi que des conflits que tout cela génère. Comment se produit le savoir géographique dans ces conditions ? Quels rôles jouent les actrices et acteurs en présence ? Comment les ouvrages et d’autres documents produits restituent-ils les savoirs locaux ? Comment s’articulent les divers types de savoirs (pratiques, théoriques, scolaires, etc.) ? Quelle est la nature des relations entre production et transmission des savoirs ainsi que leurs implications ? Comment ces éléments ont-t-ils évolué, de la mise en place de la société à sa structuration tout le long du XIXe siècle ?
Lorsqu’on s’intéresse aux sciences humaines et sociales en Haïti, on constate que l’implantation, l’organisation, le développement des différentes disciplines demeurent peu étudiés, à l’exception de l’histoire et de l’ethnologie. Le champ historien, constitué à partir du milieu du XIXe siècle, a suscité de nombreuses études et donné lieu à une Historiographie d’Haïti en 1953 (Pressoir, Trouillot & Trouillot 1953), suivie de quelques travaux ponctuels et partiels (Trouillot 1999 ; Célius 2019, 2020 ; Arthus 2020). L’ethnologie, dont l’institutionnalisation s’est déployée de la fin du xixe siècle aux années 1940, a fait l’objet de mises au point dès les années 1950 (Paul 1949 ; Price-Mars 1954 ; Giordani 1987), et de recherches plus soutenues à partir des années 2000 (Célius 2005, 2018 ; Byron 2014 ; Benedicty-Kokken et al. 2016, Clorméus 2015, 2016 ; Argyriadis et al. 2020). L’historiographie ne bénéficie pas d’une telle attention, au point où la diversification, certes limitée, de la production historienne demeure imperceptible. Ainsi les publications portant sur l’histoire de la médecine (Bordes 1980, 1992, 1997, 1998), l’histoire de la ville et de la vie urbaine (Corvington 2003-2007, Lucien 2013), l’histoire de l’éducation (Dorval 1862, Fouchard 1988, Pamphile 1986, Tardieu 2017, Trouillot 2014), l’histoire du monde intellectuel (Joseph 2017), l’histoire de l’art (Thoby-Marcelin 1956 ; Lerebours 1989 ; Alexis 2000 ; Célius 2007, 2023), l’histoire de la musique (Dauphin 1986, 2014, 2018), etc., sont peu connues, tant la discipline est identifiée à l’histoire politique. L’histoire littéraire, non inscrite non plus dans le champ de l’histoire, a certes connu un développement significatif, mais elle attend encore d’être étudiée comme discipline autonome des sciences humaines et sociales produisant du savoir, bref comme « discipline littéraire » (Louis 2021). Or, ce domaine revêt une importance considérable, compte tenu de la densité de la production littéraire depuis le xixe siècle et des recherches afférentes, mais aussi et surtout en raison des relations, particulièrement fortes, entre histoire, ethnologie et littérature. Très sensibles aux questions relatives aux langues, ces deux derniers domaines ont contribué à l’émergence de la linguistique, qui s’est progressivement institutionnalisée, en faisant l’objet d’évaluations partielles (Léger 2020 ; Berrouet-Oriol 2023a, 2023b, 2024), sachant que des recherches systématiques et globales font encore défaut. Le même constat est valable pour la géographie, la démographie, la sociologie, la psychologie, l’économie ou encore la philosophie.
Ce numéro de la revue Archipélies entend participer au grand chantier de l’histoire des sciences humaines et sociales en Haïti en se focalisant sur la géographie. La Revue de géographie de Bordeaux, Les Cahiers d’Outre-Mer, a publié en 2019 : « Sociétés et espace haïtiens contemporains : nouveaux regards » (n° 279, janvier-juin). Benuzesh Tamru et Marie Redon, qui ont coordonné ce numéro, ont dressé, en introduction, un bilan synthétique de la recherche en géographie d’Haïti à partir du début années 1980. Si cette synthèse ouvre la voie à une analyse approfondie de la période considérée, pour l’instant nous nous intéressons au XIXe siècle.
En 1832, Beaubrun Ardouin publie Géographie de l’île d’Haïti précédée du précis et de la date des événements les plus remarquables de son histoire. Pour le futur historien, il est indispensable que les Haïtien.nes connaissent l’étendue et les caractéristiques de leur milieu. L’institutrice Diana Ramsay obtient l’autorisation d’adapter le manuel aux enfants. Sa version, parue en 1853, est plusieurs fois rééditée, au moins jusqu’en 1883, tandis que Mme Fatton publie, en 1859, un Abrégé de la géographie d’Haïti, à l’usage de la jeunesse haïtienne. D’autres ouvrages destinés aux tout-petits, un Abécédaire (1834), un Alphabet et premier livre de lecture à l’usage des écoles primaires d’Haïti (1854), un Alphabet à l’usage de la jeunesse haïtienne (1859), réédités ou réimprimés jusqu’à la fin de la décennie 1870, comprennent un résumé de la géographie et de l’histoire d’Haïti. Insatisfait des manuels existants, Dantès Fortunat envisage, vers 1875, d’en réaliser un. Ses recherches ont abouti à la publication en 1888 de la Nouvelle géographie de l’île d’Haïti, contenant des notions historiques et topographiques sur les autres Antilles. Il tire de ce livre volumineux un Abrégé (1888), réédité en 1894, puis en 1895. Il a, en outre, conçu une carte de l’île d’Haïti en couleur. En 1896, Robert Gentil et Henri Chauvet font paraître la Grande géographie de l’île d’Haïti. L’ouvrage présente Haïti et la République dominicaine en les situant dans l’espace antillais. Il consacre des chapitres distincts à la géographie physique, la géographie politique, la géographie économique et la géographie administrative. Le manuel est « approuvé par le Département de l’Instruction publique et autorisé dans les établissements scolaires de la République ».
Le souci de produire et de transmettre des savoirs sur l’espace géographique est donc manifeste pendant tout le XIXe siècle. Il est repérable dans des publications autres que les manuels, par exemple dans des récits de voyage à travers le pays, écrits par des Haïtien.nes et des étrangers. Y abondent des descriptions de lieux, de modes d’occupation des terroirs, de l’habitat, de l’agriculture, des populations et de leurs pratiques, de la faune, de la flore, du climat, des ressources disponibles, de phénomènes météorologiques, etc. L’impératif d’une bonne connaissance du territoire se révèle aussi et surtout dans les initiatives prises par les pouvoirs publics : des dispositions juridiques à la mise en place d’un dispositif de défense du pays (fortifications) après l’indépendance, des mesures de contrôle des ports ou de la conception des subdivisions administratives aux recensements des populations, de la définition du domaine public à la distribution des terres, etc.
L’espace constitue bien un enjeu pour la société postcoloniale et post-esclavagiste qui se construit. Il est au cœur de la mise en place de l’État et de son administration, de la définition et de l’autodéfinition des groupes sociaux, de la construction des rapports de pouvoir et de la différenciation sociale, de l’organisation du travail et de la production des biens, des richesses, ainsi que des conflits que tout cela génère. Comment se produit le savoir géographique dans ces conditions ? Quels rôles jouent les actrices et acteurs en présence ? Comment les ouvrages et d’autres documents produits restituent-ils les savoirs locaux ? Comment s’articulent les divers types de savoirs (pratiques, théoriques, scolaires, etc.) ? Quelle est la nature des relations entre production et transmission des savoirs ainsi que leurs implications ? Comment tout cela a-t-il évolué, de la mise en place de la société à sa structuration tout le long du XIXe siècle ?
Répondre à ces questions nécessite de prendre en compte bien des paramètres. Tout d’abord, la nouvelle société hérite des savoirs coloniaux sur l’espace géographique. Que deviennent-ils ? Quels rôles jouent-ils dans les dynamiques résultant des réaménagements sociopolitiques ? Quelles transformations subissent-ils ? Que fait le chercheur haïtien dans ces conditions ? Comment se positionne-t-il par rapport au savoir géographique de la période coloniale ?
Les recherches en géographie se développent en dehors du pays. Les lettrés haïtiens intéressés à la discipline en ont connaissance ; plusieurs d’entre eux étudient à l’étranger et entretiennent des relations avec des institutions comme la Société de géographie de Paris. Des géographes étrangers enquêtent aussi en Haïti. Comment la recherche haïtienne s’approprie-t-elle l’évolution de la discipline ? Qu’apporte-t-elle, en retour, à son développement ? Les conditions dans lesquelles les enquêtes sont réalisées sont à considérer. Compte tenu des enjeux sociopolitiques des rapports à l’espace, quelles relations les chercheurs entretiennent-ils avec les pouvoirs publics ? Quels usages l’État fait-il de leurs travaux ? Sont-ils impliqués dans les enquêtes diligentées par les responsables politiques ? Si oui, utilisent-ils les résultats de ces enquêtes dans leurs publications ? Peut-on parler d’une institutionnalisation de la géographie en Haïti au XIXe siècle ?
Les sujets susceptibles d’être traités à partir des interrogations formulées sont nombreux. Parmi eux, citons le parcours et les travaux de géographes comme Dantès Fortunat et Robert Gentil, l’étude des manuels et de leur adaptation aux enfants, le rôle des institutrices dans ces adaptations, la restitution des savoirs locaux, la comparaison des travaux des chercheurs haïtiens et étrangers, l’espace et le genre, la projection spatiale de l’État, les méthodes et les instruments utilisés dans les enquêtes, les cartes et plans réalisés, le rôle de l’estampe et de la photographie dans les enquêtes et dans la perception de l’espace, le savoir sur l’espace dans les luttes sociales et dans la conquête du pouvoir, la vision de l’espace et la structure économique, les relations entre la géographie et l’histoire.
Modalités de contribution
Les titres et résumés sont attendus au plus tard le 30 septembre 2026 et les articles le 5 avril 2027.
Les propositions sont à envoyer à geocaraibes chez gmail.com.
Coordinateurs
Carlo A. Célius : CNRS-IMAF
Georges Eddy Lucien : École normale supérieure, Université d’État d’Haïti, Université d’Ottawa
Jean Herold Paul : École normale supérieure, Université d’État d’Haïti
Page créée le vendredi 16 janvier 2026, par Webmestre.